De quelques préjugés sur la lecture

Quand on aime lire, on a envie de partager sa passion à tous instants et il peut même nous arriver de devenir un peu lourd sur le sujet*. Il faut comprendre que c’est parce qu’on se retrouve souvent confronté aux mêmes préjugés sur les livres et qu’à la longue, ça fatigue. Alors voici quelques réponses possibles à ces éternels clichés sur la lecture.

*Au passage, l’auteur de ce billet tient à s’excuser auprès de sa blonde, sa famille et ses ami.e.s qui depuis plus de dix ans n’ont pas reçu d’autres cadeaux de sa part que des livres, quelle que soit l’occasion...

Mur de livres entourant une porte bleue

Préjugé #1 | « C’est pas la taille qui compte »

Il s’agit ici de faire coup double d’entrée de jeu pour mettre à mal l’idée que la longueur d’un livre joue un rôle prépondérant dans le plaisir qu’il nous procure. Et oui, je sais à quoi cette phrase vous fait penser, et il n’y a pas de quoi être fier·e*!

*L’auteur de ce billet s’excuse pour cette analogie, mais il manquait de temps et d’esprit pour vous proposer une métaphore filée plus digne de son lectorat.

« Ce pavé me tombe des mains »

On le comprend, se retrouver face à une brique de 1200 pages peut-être intimidant. Et pourtant, quand on y pense, ressent-on la même sourde appréhension à l’entame d’une série télé dont le visionnage total nous prendra plusieurs centaines d’heures*? Jamais.

Prenons donc le problème à l’envers et considérons les romans comme des séries**. Les Trois Mousquetaires, Oliver Twist ou encore Les Misérables sont découpés en saison/livres et en épisodes/chapitres se finissant chacun sur d’insoutenables suspens, jouant sur votre désir de savoir la suite pour vous pousser à continuer votre lecture.

Et soudain, il est quatre heures du matin, vous avez lu 300 pages, et vous hésitez à éteindre la lumière car vous voulez savoir si d’Artagnan arrivera à s’enfuir.

CQFD.

*L’auteur de ces lignes a regardé deux fois l’intégrale des Sopranos et vous invite à faire de même. Il ne vous en coûtera que 143 heures et votre vie s’en trouvera grandement améliorée.

**Cela est même assez logique dans la mesure ou les séries télés sont autant les descendantes du cinéma que des romans-feuilletons, avec leurs intrigues à rallonge, leurs multiples personnages et leur périodicité.

Une femme dans son lit tient un livre dans sa main qui lui cache le visage
“Et soudain, il est quatre heures du matin, vous avez lu 300 pages, et vous hésitez à éteindre la lumière car vous voulez savoir si d’Artagnan arrivera à s’enfuir…”

« Ce minuscule fascicule n’est pas à ma hauteur »

À l’inverse, certains sont rebutés à l’idée de dépenser leur temps et leur argent pour l’achat d’un livre qui paraît si petit lorsqu’on le tient entre ses mains. À celleux-là on pourra faire remarquer qu’on n’achète pas les trompettes au prix du cuivre*, et que la concision est un art en soi dont certains feraient bien de s’inspirer**. Par ailleurs, en plus du temps de la lecture, il y a aussi celui qu’on passe à repenser à ce qu’on a lu, et dans certains cas, ça peut durer une vie entière.

Sans pousser la brièveté d’un roman jusqu’à celle d’un haïku, il est des chefs-d’œuvre de la littérature qui font moins de 150 pages et parmi lesquels on peut citer au hasard La ferme des animaux d’Orwell, La Métamorphose de Kafka et L’étranger de Camus.

*Oui, l’auteur simplifie grossièrement une thèse de Bertolt Brecht, dans laquelle ce dernier expose notamment que lorsqu’on achète un instrument de musique en cuivre, on paye le travail et le savoir-faire de l’artisan et pas uniquement le prix du matériel. On peut considérer qu’il en va de même pour les livres et leurs auteurs.

**Qui n’a jamais ressenti la honte secrète de voir quinze minutes d’explications confuses résumées en une phrase brève et claire par quelqu’un d’autre ne peut pas comprendre pleinement ce que l’auteur a tant de fois vécu.

Préjugé #2 | « Il y a les bons et les mauvais genres »

plusieurs livres ficelés en tas sur des marches

Des snobs, il y en a hélas dans toutes les disciplines et la littérature n’échappe pas à la règle. Comme ils s’admirent parler plus qu’ils ne vous écoutent, le mieux est de ne pas engager la conversation avec eux.

Si vous tentez l’aventure de leur demander si pour eux Maus d’Art Spiegelman c’est juste de la BD, les oeuvres d’Edgar Allan Poe c’est juste du fantastique, De sang-froid de Truman Capote c’est juste du polar et 1984 d’Orwell c’est juste de la SF, ils sont capables de vous sortir la parade ultime de la mauvaise fois élitiste ; “Orwell, c’est plus que de la SF, c’est une grande oeuvre littéraire, et Spiegelman, c’est du roman graphique.”

*soupir*

Et bien pour moi, Frankenstein de Mary Shelley, c’est plus qu’un grand classique de la littérature. C’est de la science-fiction.

*drop mic*

Préjugé #3 | « Les jeunes ne lisent plus »

une personne de dos dans les allées d'une vieille librairie bondée de livres

Ok boomer

Au bon vieux temps, tout le monde lisait 9 à 15 romans par semaine, les gens ne faisaient pas de fautes et en plus les jeunes avaient le respect des aîné·e·s! Tout le monde était si éduqué et intelligent que vous nous avez laissé le monde dans un état… splendide, et c’est les jeunes d’aujourd’hui qui ne savent plus rien faire de leur tête ou de leurs dix doigts, alalala, ce qu’il nous faudrait, c’est une bonne guerre, et gnagnagna…*

En réalité, loin de moi l’idée de lancer une guerre intergénérationnelle d’autant que je crois fortement que “la jeunesse est un état d’esprit”**, mais parfois, on s’énerve à juste titre.

Bref, pas besoin de s’étendre sur le sujet et vous trouverez ici ou des études récentes qui tendent à prouver à l’inanité des propos sur le déclin de la lecture.

*Pour illustrer cet état d’esprit, l’auteur vous invite à lire ces deux tribunes parues l’une après l’autre dans le Devoir. La première s’alarme d’une montée de l’ignorance tandis que la seconde se réjouit d’un accroissement du savoir collectif.

**Il s’agit de la première phrase d’un très beau poème de Samuel Ullman que l’auteur vous invite chaudement à lire et que vous trouverez ici.

Préjugé #4 | « Lire c’est pour les intellos »

une paire de lunettes sur une pile de 4 livres
“Sans doute le préjugé le plus répandu sur la lecture et malheureusement le plus dommageable parce que c’est celui qui incite les gens à ne pas lire.”

C’est sans doute le préjugé le plus répandu sur la lecture et malheureusement le plus dommageable parce que c’est celui qui incite les gens à ne pas lire. C’est d’autant plus triste qu’on a généralement fait entrer cette idée dans la tête de personnes qui lisaient pendant leur enfance et leur adolescence et qu’on a réussi à convaincre que ce n’était pas pour eux*.

Encore un coup des snobs.

Et pourtant, celui qui a vibré et vibre encore avec les personnages de Jules Vernes, J.R.R. Tolkien ou d’Arthur Conan Doyle sait qu’il n’y a rien de plus addictif qu’un livre dont on n’arrive pas à arrêter de tourner les pages alors qu’on devrait dormir depuis longtemps déjà**.

*Sur le sujet de l’émancipation intellectuelle et de l’assignation à être ou ne pas être un “intello”, l’auteur de ce billet vous recommande chaudement La nuit des prolétaires de Jacques Rancière. Un ouvrage dans lequel il s’intéresse aux discussions littéraires, politiques et artistiques qui agitaient le monde ouvrier au XIXème siècle, et qui montre que misère sociale ne rime pas forcément avec misère intellectuelle.

**Et puis franchement, passé 30 ans, qui dort encore assez ?

Préjugé #5 | « De toute façon, j’aime pas lire »

un ouragan de livres
“Il importe surtout de rester ouvert. C’est le meilleur moyen de transmettre sa passion et de lutter contre les préjugés.”

Arrivé à ce point de la discussion, il y a selon moi deux attitudes possibles à adopter (et sans doute bien d’autres, mais comme je l’ai dit plus haut, je manque d’imagination).

La première est de respecter totalement cette opinion. Après tout, la littérature n’est qu’un médium artistique parmi d’autres. Il y a de grandes œuvres musicales, cinématographiques, vidéoludiques, etc. et chacun peut trouver son compte où il veut. Qui sommes-nous pour juger de la prévalence de la littérature sur un autre moyen d’expression?

La seconde consiste à penser que son interlocuteur fait peut-être un blocage, et que si l’on arrivait à trouver le moyen de l’accrocher, on pourrait l’accompagner tranquillement vers de nouveaux horizons. Pour cela,  vous pouvez par exemple lui offrir un abonnement à Lison, afin qu’il reçoive chaque mois un coffret de lecture personnalisé*!

Quelle que soit l’option que vous choisissez, il importe surtout de rester ouvert. C’est le meilleur moyen de transmettre sa passion et de lutter contre les préjugés.

Pour résumer cet article en une seule phrase ; Ne soyons pas snobs**. 

*Pensiez-vous réellement que l’auteur allait passer devant une telle opportunité de faire de la publicité gratuite ? Pardonnez-lui, il en ressent un peu de honte, mais il doit manger, lui aussi.

**L’auteur aurait-il une obsession liée au snobisme ? Cela lui viendrait-il du temps de ses études littéraires ? Grands dieux! Aurait-il été snob lui-même et chercherait-il à faire acte de contrition ? Vous le saurez au prochain épisode…