Entrevue avec Marie Hélène Poitras | « J’aime me faire raconter des histoires, j’aime en raconter, je ne me suis jamais tannée de faire ça. »

À l’occasion de la sortie de son dernier livre, La désidérata, nous avons eu l’immense chance de rencontrer Marie Hélène Poitras et de pouvoir échanger avec elle afin de créer un coffret tout entier consacré à son roman.

En plus des exemplaires dédicacés de son livre, de ses suggestions de surprises et de la recette qu’elle nous a donnée pour créer cette boîte exceptionnelle, elle a accepté de répondre aux nombreuses questions que nous nous posions sur son livre, qu’on a adoré, et dévoré…

Entrevue Marie Hélène Poitras sur son dernier ouvrage La désidérata - Lison, coffrets de lecture

Bonjour Marie-Hélène, certain.e.s de nos lecteur.trice.s te connaissent déjà car ils ont reçu, et apprécié, Griffintown

C’est vrai ? Je trouve ça super que vous fassiez voyagez mes livres, c’est vraiment trippant!

Et pour celles et ceux de nos lecteur.trice.s qui ne te connaissent pas, peux-tu te présenter rapidement ?

Je suis autrice, j’ai commencé à publier en 2002 et je publie environ aux 5 ans. Tous mes livres sont très différents les uns des autres. Je n’ai pas vraiment un style qui me définit. Je travaille beaucoup sur l’écriture, j’aime la prose poétique qui résonne, qui porte une certaine musicalité.

Mon précédent roman était justement Griffintown, en 2012. C’est dire si j’ai vraiment eu l’occasion de mijoter et de réfléchir La Désidérata et j’ai très hâte de voir comment les gens vont le recevoir. 

C’est un genre de conte cruel, mais qui finit bien. On ne sait pas où on est ni quand cela se passe. Cela ne ressemble en rien à mes précédents livres, donc je suis très curieuse de voir ce qui m’attend!

Tu as parlé de conte cruel qui finit bien, mais c’est un livre protéiforme, alors comment décrirais-tu La désidérata

La façon la plus simple de qualifier la plupart de mes livres est d’utiliser le terme roman, qui est le mot le plus ouvert. Tout au long de l’écriture, c’est comme ça que je le qualifiais, puis à la fin j’ai commencé à me dire que c’était peut-être un conte finalement, dans un espace-temps qui n’existe pas.

Mon grand défi pour ce livre était d’essayer d’avoir une fin qui ne consiste pas à mettre le feu et m’en aller, comme je l’ai déjà fait. Je voulais aller vers quelque chose de lumineux, de plus léger. Après tout ce que j’avais déployé, je voulais que mes personnages arrivent au bout de leurs métamorphoses, qu’il y ait une sorte de justice qui soit faite pour les personnages féminins. Elles se défendent à travers leurs actions, leur façon de faire jaillir la vérité, leurs prises de paroles, leurs prises de positions, et il y a quelque chose qui est réparé à la fin de l’histoire.

Il y a également quelque chose de presque fantastique, proche du réalisme magique, dans la façon dont tu évoques ces métamorphoses.

Mon écrivaine préférée c’est Anne Hébert dont j’ai relu dernièrement certaines œuvres, en particulier Kamouraska. Elle aussi a cette envie d’aller vers le fantastique, et dans un monde intérieur très riche, qui tourbillonne. J’avoue que ça fait écho en moi, et elle continue d’être une influence majeure.

” Je voulais aller vers quelque chose de lumineux, de plus léger.”

Marie Hélène Poitras
Entrevue Marie Hélène Poitras sur son dernier ouvrage La désidérata - Lison, coffrets de lecture

En parlant d’influences, on note également plusieurs références au théâtre qui apparaissent tout au long du livre.

Je suis contente que tu aies relevé ces liens avec le théâtre, c’est un cadre que je mets autour de l’histoire. Il y a un entracte, des tableaux, et ça me permet d’aborder frontalement un des principaux thèmes du livre: la création. C’est une des raisons pour lesquelles on se promène entre différents genres.

Sur la question de la création, justement, il y a un tournant au cœur du livre et les personnages confrontent leurs rapports à la création. Quel est le tien ?

Cette envie de parler de création est présente dans la plupart de mes livres. Dans La mort de Mignonne, j’avais glissé un bref essai sur mon rapport au réel et ma façon d’écrire. J’aime me faire raconter des histoires, j’aime en raconter, je ne me suis jamais tannée de faire ça.

C’est pour ça que j’adore les nouvellistes: Raymond Carver, Shirley Jackson, Lucia Berlin… et on en a d’excellentes au Québec, comme Natalie Jean, qui a écrit Le goût des pensées sauvages. Il y a quelque chose de l’ordre de l’art du récit parfait dans une nouvelle. On veut te happer vite, il n’y a pas de place pour le superflu et à la fin, il va se passer quelque chose et l’histoire va se terminer.

Et concernant ton approche personnelle de l’écriture, la pratique que tu en fais ?

Mon rapport à l’écriture n’est vraiment pas autofictionnel. Je tiens un journal intime depuis 20 ans, mais je ne le publierai jamais! C’est plutôt un exutoire, pour me vider le cœur, et j’y écris surtout quand je n’ai pas l’occasion de me consacrer autant que je le voudrais à la fiction. 

J’ai besoin de cette soupape, car je suis très intéressée par les choses qui m’échappent, les zones grises, un peu amorales mais pas complètement refermées dans les ténèbres. C’est une curiosité un peu obsessive, où je me raconte des histoires à moi afin de comprendre, de trouver mes propres réponses, à travers l’écriture. 

Entrevue Marie Hélène Poitras sur son dernier ouvrage La désidérata - Lison, coffrets de lecture

Et c’est une de ces zones d’ombres que tu voulais explorer avec La désidérata, ou le roman a une autre origine ?

J’ai fait un voyage en France en mars 2014, après avoir gagné le prix France Québec avec Griffintown. Il a duré  un mois, pendant lequel j’ai traversé le pays du nord au sud.

Chaque fois que tu arrives quelque part, les gens te font goûter aux spécialités locales, aux meilleurs vins, et c’est comme un tour de Gaule d’Astérix. Tous ces mets ont des noms formidables, comme la troussepinette, et ce vocabulaire donne une palette de couleurs.

Le roman a été nourri par ce voyage, ces rencontres avec des personnes dont je me disais “ça c’est un personnage à attraper!”. J’ai des visages et des lieux précis qui m’inspirent et ce sont eux qui ont infusé le roman.

Pour citer la Bretagne, par exemple, lorsque j’ai découvert le mot Finistère, je voulais l’utiliser tant je le trouvais magnifique. J’ai finalement choisi de brouiller les cartes.

Cela fonctionne parfaitement et l’histoire est assez difficile à situer, tant géographiquement que temporellement. Était-ce une volonté ?

Le livre se passe dans un temps et un espace parallèle, bien que très inspiré par ces territoires français, les villages médiévaux, et les forêts charmantes. Ce n’est pas le même genre d’espace qu’ici.

J’aime à dire que ça se passe quelque part entre la Beauce et l’Ardèche et Noirax est au milieu de ce flou. J’ai voulu mélanger des cartes avec des références très précises mais contradictoires, jouer avec ces codes, brasser les cartes et montrer les coutures du texte. C’est un jeu qui m’amuse beaucoup.

” Je me raconte des histoires à moi afin de comprendre, de trouver mes propres réponses, à travers l’écriture.”

Marie Hélène Poitras
Lison - Boîtes de lecture thématiques - La désidérata

Cette impression de terroir est accentuée par les descriptions de plats, de saveurs et de parfums qui ont une grande importance. Pourquoi cet accent sur la nourriture ?

J’avais envie de mettre en scène des natures mortes. Cela vient en partie d’une des maisons où j’ai été en France, dont l’ambiance m’avait frappée. À partir de là c’était acté. C’est pourquoi il y a quelque chose de rabelaisien dans ce livre; la nourriture c’est la vie. Ça donne une forme de lourdeur, d’épaisseur aux personnages de savoir ce qu’ils aiment, ce qu’ils mangent.

Je reviens souvent aux cinq sens dans mes romans, mais dans celui-là il y a quelque chose de plus profond sur la notion de nourrir. Le père veut nourrir son fils, le fils veut chasser pour prouver quelque chose à son père.

Tu évoques le Père et le fils, et justement, en lisant le livre, on sent une tension entre un ancien monde et un nouveau, qui se cherche et qui va advenir. Était-ce une volonté consciente de faire écho à l’actualité?

Il y a une lecture possible où la fin d’un monde est celle du patriarcat, tant au niveau de l’histoire qu’à celui de la langue. Il y a un moment du roman où un personnage féminin se rebelle contre le choix des mots pour nommer les couleurs. Elle refuse d’employer le nom “cuisse-de-nymphe”, dont on se doute qu’il a été inventé par des vieux monsieurs à l’académie, et préfère utiliser “rose chair”.

De la même façon, il y a une phrase où j’utilise “ceux, celles, et celleux” parce que, certes, la langue a ses règles et il faut les respecter, mais en même temps c’est un organisme qui sert à nommer le réel. Si le monde change, il faut que cette évolution transparaisse dans la langue qu’on parle et qu’on écrit.

Tu viens d’évoquer le féminisme, un sujet qui nous tient à cœur chez Lison, et j’aimerais connaitre ton point de vue sur ce que c’est être une autrice aujourd’hui.

Ce qui me dérange, c’est quand on parle d’écriture féminine… On ne parle jamais d’écriture au masculin! C’est généralement condescendant, réducteur, et ça nous met dans une marge, alors que nous voulons être dans la littérature, point.

J’ai envie d’avoir un lectorat mixte, donc je me suis toujours méfiée de l’idée de me couper d’une partie des lecteur.trice.s. En même temps, j’ai conscience 

d’être dans un milieu où il y a du sexisme. On l’a vu avec les dénonciations qui ont eu lieu l’été dernier et qui ont eu un certain impact. C’est très important cette prise de parole.

J’ai publié un essai féministe* en 2016 avec Léa Clermont-Dion, et mon premier roman, Soudain le Minotaure, parlait d’un agresseur et de sa victime. Ce sont des thématiques qui font partie de mon parcours et de mes intérêts, des questions dont je ne veux pas me passer. Pour autant, elles ne me définissent pas complètement non plus, et parfois je peux aller dans des directions complètement différentes.

* Les superbes, publié chez vlb éditeur.


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Dans ton usage quotidien, quel terme préfères-tu employer ? Auteure, autrice, écrivaine ?

Je trouve ça très bien de poser la question, c’est la meilleure solution dans la mesure où les deux cohabitent. Personnellement, j’utilisais le mot auteure, parce que je trouvais que le mot écrivaine était plus un titre honorifique et que ce n’était pas à moi de me l’attribuer à moi-même. En voyant le terme autrice apparaître, j’ai cherché à comprendre son origine, et je l’ai adopté pour sa valeur plus militante. En tout cas pour me définir, sinon chacune est libre de choisir, et c’est l’usage qui déterminera lequel restera.

” Si le monde change, il faut que cette évolution transparaisse dans la langue qu’on parle et qu’on écrit.”

Marie Hélène Poitras
Entrevue Marie Hélène Poitras sur son dernier ouvrage La désidérata - Lison, coffrets de lecture

Pour revenir au roman, quelles ont été tes inspirations littéraires, et non-littéraires, mis à part ton voyage en France?

Je l’ai déjà mentionnée tout à l’heure, mais Anne Hébert reste une référence absolue pour moi. J’ai relu Kamouraska, et cette façon de flirter avec le fantastique et le réalisme magique est une immense source d’inspiration.

Sinon, cela va peut-être vous surprendre, mais mes références viennent plutôt du côté du cinéma. Il y a Dogville de Lars von Trier, pour ce contrat passé avec le spectateur* et qui ressemble beaucoup à celui qu’on passe avec le lecteur. Il existe des codes, et on peut jouer avec, avec la personne qui nous lit. Ça me fait penser à Hubert Aquin, que j’aime beaucoup et qui challengeait constamment son lecteur. C’est quelque chose qui m’intéresse dans l’écriture.

*Dans ce film, tourné intégralement dans un immense entrepôt noir, les maisons sont simplement représentées par des lignes blanches tracées au sol.

Et la seconde référence filmique ?

C’est également un film de Lars von Trier; Dancer in the Dark. Il y est dépeint un quotidien très sombre, mais avec des échappées de lumière, des moments de comédie musicale, un peu comme le contraste apporté par l’incursion des comptines enfantines dans La désidérata.

J’avais pas réellement de livres qui me suivaient pendant l’écriture, qui s’est échelonnée sur six ans, mais ce serait plutôt ces films-là.

Quelque chose à rajouter sur La désidérata ?

Un livre audio va bientôt sortir. C’est une nouvelle expérience de la lecture de cette histoire, complètement différente.

On y trouve la musique absolument merveilleuse de Marie-Pierre Arthur qui a été composée spécialement pour accompagner la lecture faite par Pascale Montpetit.

Aurais-tu une ou plusieurs recommandations littéraires pour nos lecteur.trice.s ?

Je tenais à saluer l’arrivée de deux autrices trans, les nouvelles perspectives et le nouveau point de vue sur le monde qu’elles nous apportent.

La première est Chris Bergeron et son livre Valide, qui est sorti très récemment. C’est un roman aiguisé au couteau, plein d’un humour pince-sans-rire, et j’ai beaucoup d’admiration pour toute la trajectoire de son autrice que je connais depuis de nombreuses années.

Il y également Gabrielle Boulianne-Tremblay avec La Fille d’elle-même qui est également sorti très récemment et qui parle d’une quête identitaire.

Entrevue Marie Hélène Poitras sur son dernier ouvrage La désidérata - Lison, coffrets de lecture

Peut-on te demander quels sont tes futurs projets littéraires ?

Je vais bientôt publier mon premier ouvrage jeunesse qui s’intitule L’épopée de Timothée et sortira le 12 août aux éditions Fonfon. C’est un livre qui fait l’éloge de l’imagination, nous sommes en train de le finaliser avec deux illustrateur.trice.s formidables, Mathilde Corbeil et Francis-William Rhéaume.

Sinon je travaille également à l’adaptation sur grand écran d’une de mes nouvelles. Cela fait maintenant un an et demi que je travaille dessus avec Charles-Olivier Michaud, qui est réalisateur, et mon co-scénariste sur ce projet. Nous nous apprêtons à déposer la version finale et on a hâte de passer à l’étape suivante.

J’ai également un autre livre adulte et un autre livre jeunesse qui sont bien avancés. C’est fou, je n’ai jamais été aussi à fond dans ma bulle de création donc j’en profite!

Où peut-on te retrouver ?

Je suis surtout sur Facebook mais on peut également me retrouver sur Instagram, et sinon en librairie, évidemment!

Veux-tu rajouter quelque chose, pour clore cet entrevue ?

Vous m’avez permis de dire ce qui était important pour moi, je vous en remercie. Une fois encore, je suis particulièrement heureuse d’avoir pu saluer l’arrivée de deux autrices trans. 

Mis à part ça, je pense qu’on a rien oublié !


Lison - Boîtes de lecture thématiques - La désidérata

Un immense merci à Marie Hélène Poitras d’avoir accepté de répondre à nos questions.

Retrouvez son livre dans notre coffret « La désidérata », accompagné de nombreuses surprises à déguster.

Et pour découvrir d’autres auteur.trice.s et leurs histoires, faites confiance à Lison!